Catégorie : La lumière

La lumière 

                           ****
Elle pencha la tête et regarda autour d’elle. Elle ne supportait plus cette vie. Que faire si on n’a plus le goût de vivre ? Se relever les manches et continuer coûte que coûte ? Se mentir à soi-même ? 

Sourire et même rire devant des personnes afin de donner le change ? Se contrôler et surtout ne rien laisser paraître devant qui que ce soit sinon….eh bien sinon, tout serait dévoilé et mis au grand jour alors qu’elle ne voulait surtout pas que l’on sache son lourd secret. 

Un secret qui la pesait depuis de nombreuses années. Un poids aussi lourd qu’un menhir.

Un menhir qui n’en finissait pas de l’écraser et de la réduire en miettes…

Mais c’était ainsi. 

Cela lui rappela soudainement cette vieille chanson de Claude François « Comme d’habitude ». 

Oui c’était vraiment comme ça sa vie ! Une vie faites d’habitudes et de lassitudes. Une vie pas si mal en somme si on se donne la peine de se dire qu’après tout, la vie, c’est se donner une apparence aux normes de la société ; une apparence plaisante qui donnerait le change…

Une sorte de leurre pour n’importe quelle personne que vous rencontreriez sur votre route…

Oui, sa vie n’était qu’un amoncellement de tristesses ressemblant à des feuilles mortes balayées par le vent automnal.

                                ****

Elle regarda sa montre. Il était déjà 15H30. Comme le temps passait vite.

Ces temps çi, elle ne le voyait même pas défiler tellement elle était absorbée par la perpétuelle nostalgie de son passé.

Elle regarda à sa droite et aperçu un couple enlacés, assis sur un banc non loin d’elle qui avait l’air d’être incroyablement amoureux tellement ils se dévoraient des yeux. Oui, c’est beau l’amour… mais il n’est jamais parfait….

Antinéa ne croyait plus en l’amour et ce depuis pas mal d’années. De toute façon pourquoi en rêverait-elle ? Le mal qu’elle éprouvait actuellement était bien plus profond que celui du manque d’amour. 

Alors, disons-le : le vaste sujet de l’amour était loin de ses préoccupations.

Par contre le mal qui la rongeait ; lui, il ne cessait de la torturer et de l’ensevelir un peu plus chaque jour sous la terre froide de cet automne.

Mais c’était sa vie et elle ne pouvait l’échanger contre une autre. Pour ce faire il aurait fallut rencontrer un bon génie comme dans la légende d’Aladin mais c’était tout bonnement impossible ! Et puis Antinéa ne croyait guère aux contes de fées.

Non, sa vie était loin d’être un soleil radieux bien paisible… 

Et non, son soleil à elle, ressemblait plutôt à une éclipse sans fin dont la lumière serait cachée et assombrie par les idées noires de sa profonde tristesse.

Parfois, elle se remémorait son passé si joyeux et si vivant, sans tracas, qu’elle ne pouvait s’empêcher de fondre en larmes…

Elle revoyait avec beaucoup d’émotion au fin fond de son esprit, malgré l’épais brouillard de son désarroi, l’apparition soudaine et magique d’une plage de sable blanc, d’un ciel bleu azur, parsemé de petits nuages d’un blanc immaculé et biensûr, elle, oui ; elle, courant les cheveux au vent face à son destin qui était à cette époque là, remplit de belles promesses.

Antinéa aimait alors figer cette image d’elle à répétition comme si elle appuyait à l’infini sur la touche « repeat » de la manette de son magnétoscope. 

Elle aurait tellement voulu fixer ce souvenir d’elle et demander à Monsieur Le Génie de la faire revenir en arrière, dans le passé de sa vie afin de revivre encore une dernière fois cette joie de vivre de courir en riant sur cette immense plage de sable fin..

Mais le Génie ne lui exaucerait jamais ce vœu. Il avait d’autres urgences primordiales à réaliser dans son agenda surbooké. Et une fois de plus, elle n’était dans les priorités de personne et encore moins de ce cher exauceur de vœux qui la fuyait…

                        ****

Elle observa au loin des jeunes gens qui chahutaient en riant aux éclats. Sa vie ne ressemblait en rien à tous ces rires qui fusaient par delà le vaste parc envahit de feuilles mortes.

Non, sa vie à elle, ou plutôt son semblant de vie était sans saveur et sans couleurs…

Et biensûr, le rire n’y avait jamais sa place… Mais Antinéa ne s’en plaignait guère. Encore une fois, une question d’habitudes… 

Elle détestait se plaindre. Surtout ne jamais se plaindre ! Ce serait déplacé de le faire. Ne surtout pas l’envisager et au contraire garder pour soi le lourd fardeau et continuer d’avancer avec cette charge, ce poids sur le dos en vous disant qu’il n’est pas si lourd que ça finalement…

Et se dire que c’est ça la vie…

Tout le monde ne peut pas être logé à la même enseigne et fort heureusement d’ailleurs ! 

Non, ne surtout pas se plaindre et affronter cette vie qui vous pèse malgré la forte et irrésistible envie de la quitter…

Se dire que ce sera bientôt la fin…

La fin de ce calvaire et avoir le grand honneur de se fondre un beau jour dans la nature de notre vaste terre et y choisir sa propre réincarnation animale ou végétale pour enfin être libre et heureuse !

Antinéa voulait devenir un arbre mais pas n’importe lequel… 

Elle souhaitait devenir un grand et majestueux baobab qui était selon elle le plus bel arbre du monde végétal.

Et puis, sans oublier son imposante force si convoitée par ses congénères.

De plus, il ne manquait pas de vie de par sa sève intensément riche et si dense.

Quant à ses racines, elles formaient tout un assemblage de ramifications qui semblaient se rejoindre à l’infini…

C’est pourquoi Antinéa aimait autant le baobab car il représentait pour elle une force hors du commun qui pouvait défier les lois physiques de la nature à lui tout seul. 

Oui, et sans aucun doute qu’il était pour ainsi dire l’unique grand Roi de tous les arbres confondus.

                      ****

En repensant à sa future réincarnation, Antinéa se mit subitement à sourire ; chose qu’elle n’avait plus jamais fait depuis pas mal de temps déjà…

C’était plutôt bon signe…

Tout le monde meurt bien un jour d’une manière ou d’une autre se dit-elle en soupirant.

Elle ne craignait pas la mort et elle serait bientôt sa compagne. 

Ce n’était plus qu’une question de temps et elle avait hâte de faire le grand voyage de sa vie…ou de sa mort ?

Elle regarda une dernière fois autour d’elle. Il y avait quelques personnes qui allaient et venaient sans se soucier d’elle. Mais c’était tout aussi bien comme ça. Ne surtout rien laisser paraître de ce qu’elle avait en elle et en tête.

                             ****

Cette envie de fuir subitement la terre en un rien de temps et d’en finir avec son mal être. Elle l’avait dans un coin de sa tête et se refusait toujours à faire le pas…

Mais pas pour aujourd’hui, semblait-il.

Elle se ferait du bien pour une fois et elle en éprouverait un immense plaisir. Ce serait disons-le, son petit péché purement égoïste qu’elle ne partagerait avec quiconque si ce n’est qu’avec sa propre conscience ou son ange gardien…

Soudain, elle eut un frisson qui lui parcourut l’échine lorsque le vent s’insinua à l’intérieur du col de son manteau. 

Bientôt elle serait aussi froide et insensible qu’un bloc de glace sorti d’un congélateur et elle n’aurait alors plus jamais froid…

Cette sensation comme toutes les autres d’ailleurs, finiraient bien par s’en aller définitivement et s’évanouir à jamais de sa vie…

Oui, elle avait hâte…

Elle réajusta le col de son manteau et se mit à nouveau à sourire en regardant le ciel gris souris.

Elle aimait sa couleur plombée et si pesante comme s’il allait d’un moment à l’autre, s’abattre sur elle, et sur la terre. 

Cette pensée ne l’effraya aucunement et lui rappella les Bandes dessinées d’Asterix et d’Obélix dans lesquelles ils mentionnaient toujours que le ciel pouvait leur tomber sur la tête…

Cela lui fit sourire à nouveau…

De toute façon, Antinéa ne souhaitait aucun dommage collatéral envers son prochain, bien au contraire puisqu’elle aimait les gens et la vie même si c’était plutôt difficile  à croire aujourd’hui…

Et pourtant, elle voulait vraiment en finir avec la vie et quitter définitivement cette planète Terre. 

Quant aux gens heureux, ils devaient impérativement continuer leur vie et en profiter au maximum car elle, elle n’avait pas su le faire…

Soudain, elle s’aperçut avec amertume qu’elle n’avait jamais su d’ailleurs ce qu’était réellement le bonheur… 

Pourtant, elle l’avait à maintes reprises touché du doigt, effleuré et même apprécié  avec beaucoup de plaisir, de joie, de douceur et de délectation sans jamais penser une seule seconde que celui-ci lui aurait un jour été compté, limité et même impitoyablement volé puis enfin retiré sans vergogne, juste pour la punir et lui faire du mal.

Non, cela, elle ne l’aurait jamais cru.

Sans doute croyait-elle que sa chance l’accompagnerait pour toujours tout au long de sa vie durant. 

Et pourtant, elle savait bien, au fond d’elle, qu’une telle chance n’existait pas vraiment ou alors seulement dans les contes de fées. 

Et si jamais la chance existait vraiment, alors ce serait sans aucun doute dans un temps bien déterminé.

Antinéa se dit avec une certaine rancœur que sa chance à elle avait eu l’audace de lui faire signer un contrat du bonheur à durée limitée et biensûr machiavéliquement à son insu une clause indiquait en bas de page et en lettres minuscules : « à court terme ». 

En fait, sa chance avait été lâche envers elle et l’avait bel et bien laissée sur le bas côté de la route en mettant les voiles pour s’engager évidemment dans un autre contrat du bonheur bien plus alléchant avec une personne qu’elle avait choisie et trouvait bien plus intéressante qu’elle.

Oui, sa chance avait été cruelle envers elle et voulait lui faire payer les frais du bonheur qui à son goût avait été trop longtemps prolongé en ce qui la concernait.

Une sorte de sanction ou de taxe pour l’anéantir et la réduire au silence puis au bout d’un certain temps en fines particules de poussières.

C’était ainsi et elle ne pouvait que se taire et accepter les clauses de sa malchance qui lui collait à la peau et lui promettait un avenir sombre et triste et bien entendu à long terme. 

Décidément, Antinéa faisait fuir toutes les chances et attiraient comme un aimant toutes les malchances et qui plus est à grande vitesse tellement ils l’appréciaient lorsqu’elle se rongeait les sangs ou encore lorsqu’elle se mettait à pleurer à n’en plus finir.

Sa chance ne lui serait plus jamais rendue car elle ne voulait plus d’elle…

D’ailleurs, celle çi n’avait plus daigné taper à sa porte pour un temps soit peu lui faire à nouveau signer un contrat du bonheur.

Non, son ex chance avait tenu sa promesse de ce côté-là et n’était plus jamais retourné dans sa vie.

C’était le prix à payer pour son ancien bonheur…

Hélas, il n’y avait pas que son ex chance qui voulait la fuir…

Le monde entier voulait la fuir et à une vitesse folle sans qu’elle puisse réaliser qu’un vaste désert se formait déjà en grandeur nature face à elle, envahissant également au passage les côtés, sans oublier derrière elle. 

Le désert la pourchassait pour la recouvrir de son sable étouffant et suffoquant jusqu’au point de le rendre irrespirable et l’emmener alors vers une mort certaine.

C’était ça sa vie…

Un désert ou plutôt le néant… Un long tunnel sans fin…

                          ****

Elle s’en souvenait encore comme si c’était hier…

Tout était arrivé si vite. Trop vite et sans crier gare. 

Sa chance qui l’avait lâchement abandonnée sans aucune pitié. Elle l’avait laissée là toute seule sans se soucier d’elle et n’était plus jamais revenue pour lui redonner le moindre goût de vivre.

Elle ne voulait pas la sauver des griffes de la malchance. 

Tout était trop tard à présent…

Il n’y avait plus aucune chance a l’horizon pour Antinéa… 

Plus de sursis, pas même le semblant d’une esquisse de joie ou d’espoir. Rien…

                        ****

Souvent, on lui disait pour une raison où pour une autre : »Ne t’en fais pas Antinéa. Tu finiras bien par te rattraper tôt ou tard. Ce sera mieux la prochaine fois. »

Autrefois, cette phrase aurait eu un sens particulier et sécurisant pour Antinéa mais aujourd’hui, cela ne voulait plus rien dire pour elle.

«Ce sera mieux la prochaine fois » chuchota t-elle en regardant le ciel gris souris. 

Il n’y aurait pas de prochaine fois et c’était mieux ainsi.

Depuis quelques temps déjà, elle adorait regarder l’immensité du ciel surtout si celui-ci était gris. 

Elle avait fini par apprécier davantage le temps à la pluie. Il lui faisait le plus grand bien. Elle avait l’impression d’être au cœur de celui-çi et de s’y engouffrer, s’incorporer telle une aquarelle dont le peintre aurait mélangé différentes nuances de couleurs pour obtenir la meilleure teinte possible afin de realiser sa plus belle oeuvre d’art.

Antinéa se fondait dans ce ciel gris. Elle lui appartenait à l’infini et même si celui-çi se faisait de plus en plus menaçant ; elle ne voulait plus le quitter car elle appréciait sa noirceur.

Et puis, elle aimait bien aussi cette idée de se faire happée brutalement dans la violence de son tourbillon nuageux et grisâtre entremêlé de pluie froide se fracassant sur son visage…

Quel plaisir immense que de se noyer dans cette tempête qui ne tarderait plus à venir…

Il s’approchait déjà d’elle…

Antinéa était sous son emprise et incapable de lui résister tellement elle était fascinée par sa couleur grise et noirâtre.

Cela changeait des ciels bleus et du soleil que la plupart des gens aimaient. Le soleil les rassurait contrairement à la pluie. Il réchauffait leurs cœurs au sens propre comme au sens figuré. Tout le monde aimait Monsieur le soleil mais pas Antinéa…

Ce n’est pas qu’elle le dénigrait ; bien au contraire. Mais ces temps çi, elle ne supportait plus son rayonnement ni même sa source de chaleur si infime soit-elle vu que nous étions au mois d’Octobre.

C’était comme ça. Elle n’aimait plus le soleil qui aveuglait littéralement son passé si radieux et le rendait flou, voire perdu à jamais dans son intense luminosité…

                          ****

Le ciel gris menaçant la rassurait et lui donnait des ailes dans le dos. Il avait l’avantage de la faire voler tel un oiseau et de monter très haut pour atteindre son objectif final : Les cieux.

Antinéa ne voulait plus se poser de questions car il n’y avait plus aucun choix possible pour elle aujourd’hui. 

Se taire et accepter son nouvel envol pour son prochain baptême de l’air était imminent.

Surtout, n’avoir aucun regret. Pourquoi en aurait-elle d’ailleurs ? 

Elle aimait ce que sa nouvelle vie lui offrirait pour pouvoir effacer pour toujours et à jamais son lourd fardeau qui la pesait depuis de trop nombreuses années.

S’enfuir de cette terre, il n’y avait que ça de vrai. 

Le paradis l’attendait mais il était encore caché sous ces gros nuages épais et menaçants qui obscurcissaient le ciel. 

Soudain, il y eu l’apparition d’un ange qui exaucerait comme par magie sa requête du bonheur, en lui remettant comme convenu la clef en or du paradis.

L’ange était souriant et ne la jugeait point. Il lui promettait de retrouver pour l’éternité et à jamais sa joie de vivre d’antan. 

Il lui remit également une paire d’ailes d’un blanc immaculé qui serait indispensable pour pouvoir quitter la planète terre. 

Elle serait alors prête a faire enfin ses ultimes adieux à ce monde qui ne voulait pas d’elle et dont elle-même ne voulait plus…

                     ****

Puis, une fois après avoir prononcé le mot fatidique et irréversible adieu, Antinéa déploierait ses grandes ailes blanches et volerait dans l’immensité de ce ciel gris opaque en traversant avec allégresse les gros nuages pour ensuite rejoindre son beau et si merveilleux paradis qui lui promettait un avenir radieux…

                           ****

Et durant son grand voyage, elle n’aurait aucune amertume et aucun regret ; tel était le contrat qu’elle avait signé avec le bel ange si souriant et si accueillant…

Elle le lui avait promis…

Elle n’avait nulle crainte de l’obscurité de la mort puisqu’elle ne tarderait pas à rejoindre sa lumière.

Une lumière qui lui réchaufferait le cœur et l’esprit pour toujours et à jamais et ce pour l’éternité.

Elle avait enfin pris la plus belle des décisions de sa vie…

                           ****

Puis, une fois être rentrée à l’intérieur de son rêve ; le fameux paradis de ses désirs ; elle se réincarnerait en un magnifique et majestueux baobab et retrouverait enfin la vie, grâce à la sève de celui çi. 

Un elixir qui lui procurerait le bonheur intense et à l’infini qu’elle avait eu autrefois et dont elle avait si brutalement perdu au cours de sa vie.

Un bonheur enfin retrouvé, des plus parfait et sans ombrages…

Celui dont elle avait toujours voulu et rêvé en secret…

Publicités